Paysages au fil du Rhône
Immersion dans les paysages au fil de l'eau
Séquences paysagères du Rhône genevois
carte interactive
Le Rhône des quais
Du pont du Mont-Blanc à la Pointe de la Jonction, le Rhône quitte le lac et traverse un paysage façonné par la ville, ses élans techniques, ses choix sociaux, ses métamorphoses successives (Descombes, 1995). Les rives portent les strates de gestes historiques, maîtrise de l’eau, usages industriels passés; elles sont lieux de baignade et de rassemblement où l’on cherche aujourd’hui d’autres manières d’être au fleuve. Le barrage de Seujet règle les niveaux du lac et module le débit du fleuve en aval : une pièce technique prise dans le va-et-vient des variations de l’Arve, des besoins énergétiques et des humeurs du Léman. Il se trouve aujourd’hui au centre des réflexions sur nos usages de l’énergie et sur les attentes écologiques d’un fleuve que l’on souhaite vivant.
Les paysages emblématiques de la rade, la rencontre des eaux à la pointe de la Jonction sont des figures familières d’une Genève labellisée Ramsar, “ville des milieux humides”, témoins d' une relation profonde, parfois trouble, entre le fleuve et celles et ceux qui l’habitent.

L’engagement du canton de Genève en faveur de ses zones humides montre l’exemple à d’autres villes à travers le monde. Ce label récompense non seulement les efforts de conservation, mais aussi une vision qui intègre la nature au cœur du développement urbain. En protégeant les écosystèmes de zones humides, Genève contribue à une résilience accrue face aux défis climatiques et à un avenir plus durable pour ses citoyens.
Dr Musonda Mumba, secrétaire générale de la Convention sur les zones humides
VIDEO ENERGIE
Le Rhône forêt
À partir du viaduc de la Jonction, le fleuve devient encaissé et les berges s’épaississent de boisements. Les rives du Rhône genevois deviennent un long corridor forestier, protégé par le cadastre et la Loi sur les forêts : un refuge frais, régulateur de climat, protecteur des sols, lieu de ressourcement pour celles et ceux qui le traversent. Quelles évolutions attendent le vivant végétal, architecte discret mais vital de ces milieux, face au dérèglement climatique ?
Depuis l’eau, la ville disparaît, presque. Les rives sont celles du héron cendré, du comoran, des grèbes et parfois aussi du castor qui laisse ses traces dans l’écorce tendre des saules. Par endroits on trouve d’anciens débarcadères, de petites échelles rouillées pour reprendre pied : signes que la ville n’a jamais tout à fait quitté le fleuve. Au-dessus de la canopée, les grands ensembles d’Onex et les tours du Lignon surgissent par moments, rappelant leur proximité.
Si la Jonction réunit les eaux venues de bassins versants lointains, la station d’épuration de la presqu’île d’Aire compose une autre forme de confluence : elle rassemble une grande partie des eaux usées de la ville avant de les rendre au Rhône, filtrées, épurées, du moins autant que la technique, et notre entendement, le permettent.
Et puis, il y a Porteous, ce bâtiment industriel de la STEP, réinvesti, aujourd’hui patrimoine, où l’on imagine d’autres usages, d’autres manières d’habiter le fleuve.

La forêt et la mer sont reliées par des fleuves pleins à déborder d’une eau fraîche et limpide, et plus l’eau est pure, plus profond est le lien.
Hatakeyama Shigeatsu. La forêt amante de la mer, 1994
Le Rhône Lac
Après le coude du méandre, sous le Bois-des-Frères, au lieu-dit du Moulin, le Rhône s’élargit et son souffle change. Le courant se déploie, hésite, s’attarde. Des sentiers suivent les rives ; en été, on ne devine l’eau qu’entre les feuillages, alors qu’en hiver elle se révèle tout entière.
La passerelle de Chèvres, posée sur les fondations d’un ancien barrage, relie les deux rives. À ses pieds s’étend une roselière, compensation écologique de l’exploitation hydroélectrique. Le pont de l’autoroute file en parallèle avant de disparaître sous la campagne de Loëx.
Ici, le paysage se ressent autant qu’il se voit : frôlements des roseaux, battements d’ailes, parfum flottant de Givaudan, grondement des moteurs et rumeur lointaine des cloches des villages.
À l’embouchure des nants de Borbaz et d’Avril, le Rhône s’épaissit encore. Les odonates, longtemps enfouies dans la vase, surgissent un jour d’été comme une ponctuation vive.
Tout près, la zone industrielle du Bois-de-Bay et les cheminées de l’usine d’incinération affirment une autre présence, plus imposante et quotidienne. Mais elles aussi sont prises dans le mouvement des transformations : bientôt, les cheminées s’effaceront, laissant place à de nouveaux paysages.
Depuis le pont de Peney, le regard s’ouvre vers le Jura, vers les reliefs qui ceinturent le bassin genevois. Là, le Rhône se percoit comme charpente du paysage, ligne mouvante autour de laquelle tout semble s’organiser.
Et quand le fleuve est abaissé, environ une fois tous les quatre ans, se dévoile l’ampleur de ce qui le retient : un lit mis à nu, fait de boues venues des montagnes. Dans cette étendue, on mesure soudain l’ampleur déroutante de notre volonté de maîtrise du fleuve qui, pourtant, reste l’ossature du grand paysage qu’il traverse.

6 objectifs opérationnels prioritaires pour un Rhône vivant :
1. Produire de l’électricité grâce à un débit au fil de l’eau, sans éclusées
2. Modifier la gestion sédimentaire pour mettre fin aux vidanges et aux abaissements partiels
3. Favoriser des habitats naturels de qualité
4. Limiter les nouvelles infrastructures
5. Gérer l’accueil du public
6. Réduire les déchets sauvages, notamment les plastiques, dans l’eau et sur les rives du Rhône
Manifeste pour le Rhône, Plateforme Nature et Paysage Genève, 2024
Le Rhône des résèrves
À partir de Verbois, le Rhône porte la marque profonde de l’ingénierie qui l’a façonné. Le barrage retient un lac où viennent se rassembler les oiseaux d’eau, glissant entre les roselières. Les soirs d’été les sternes pierregarins animent le ciel décrivant des figures souples au-dessus des îlots construits pour les accueillir.
Autour du plan d’eau, le paysage se tend en contrastes : installations des SIG, silhouette de l’usine de Cheneviers, lignes à haute tension qui passent au-dessus du fleuve s’éloignent vers la ville. Et par-dessus tout, une rumeur continue, celle de la cascade, de la route, et des avions qui traversent le ciel en cadence. En arrière-plan, plus calme, les vignes du Mandement et les cultures d’Aire-la-Ville donnent une seconde lecture du territoire, plus ouverte, plus agricole.
En aval, le fleuve suit un tracé redressé, celui que la main humaine lui a imposé. L’ancien méandre, coupé lors de la construction du barrage, a laissé place à une mosaïque de milieux. Un paysage de l’Anthropocène, sans doute, mais où le vivant persiste : il s’adapte, revient avec l’aide de nos soins, l’appui de nos interventions.
Au total, douze réserves naturelles se situent le long du Rhône et cinq sites figurent à l’Annexe 1 de l’Ordonnance sur la protection des sites de reproduction de batraciens d’importance nationale (OBat).
Plus loin, les eaux de l’Allondon et du nant des Crues rejoignent le Rhône. En été, sur la rive droite, la pression des usages s’y fait sentir : on vient chercher de la fraîcheur, un moment de pause. À Dardagny, une plage aménagée tente de répondre à ces attentes pour le nouveau quartier résidentiel établit en bordure. Ici, l’espace fluvial côtoie les zones protégées, il reste à voir comment ces présences pourront se tenir ensemble.
Le Plan d’action Rhône, voté en 2025, tente d’ouvrir une voie entre énergie et écologie. Cela prendra la forme d’une seconde passe à poissons à Verbois, de nouvelles roselières, d’une gestion du débit plus proche du fil de l’eau, de pratiques moins intrusives pour les sédiments. Autant de gestes qui, petit à petit, redessineront les rives et appelleront d’autres manières de cohabiter, pour que le fleuve demeure un lieu où le vivant, dans toute sa diversité, puisse (re)trouver place.

Art. 10(21) Fonctions écologiques des cours d’eau et des rives
Les cours d’eau et leurs rives doivent être protégés afin de préserver et de rétablir notamment leurs fonctions hydrauliques, biologiques et sociales.
Loi sur les eaux (LEaux-GE)
Le Rhône frontière
Après la Plaine, le Rhône prend une autre stature : il devient frontière. Une ligne d’eau qui sépare la France et la Suisse, limite administrative que le paysage semble murmurer plutôt qu’affirmer. Rien ici de spectaculaire. Les différences se lisent dans le paysage du quotidien, les variations de chemins, panneaux, manières d’entretenir les berges ou les forêts.
Cette frontière est à la fois peu perceptible et tout à fait concrète.
Le barrage de Chancy-Pougny est un ouvrage transfrontalier: une infrastructure commune, qui retient, produit, régule au nom de deux États. Sous la surface, la nappe phréatique du Rhône ignore les limites politiques. Ce qui se fait en amont, d’un côté, se retrouve en aval, de l’autre : la même eau, filtrée par les mêmes graviers, qui traverse les sous-sols sans passeport.
Les mouvements du vivant en témoignent aussi. On se réjouit du retour du castor, architecte patient des rives, mais l’on reste vigilant face à d’autres espèces qui voyagent avec le courant, comme le ragondin qui inquiète bien avant qu’il ne s’installe.
À Genève, nous sommes habitant·es du bassin versant du Rhône. Le fleuve et ses affluents organisent les paysages, répondent à nos besoins, en eau, en énergie, en agriculture, et nourrissent les milieux naturels. Ils façonnent aussi nos quotidiens, et nos imaginaires. Le Rhône relie plus qu’il ne sépare.
La notion de bassin versant, telle que décrite par Moretti, rend sensible ce lien et l’hydrosolidarité qui peut en découler, ce qui arrive à une partie rejaillit sur l’ensemble. Genève, nos gestes, nos aménagements, nos choix, finissent toujours par rejoindre celles et ceux qui vivent en aval.
Deux accords franco-suisses sur la gestion du Rhône et du Léman, signés le 4 septembre 2025, posent désormais un cadre commun pour une gouvernance plus attentive, plus transfrontalière, à l’échelle du bassin versant. En parallèle, la mise en œuvre intégrée du Plan d’action Rhône, portée par le Conseil d’État, s’articule en quatre volets pour rendre les systèmes de gestion plus réactifs face aux événements climatiques abrupts.
Les défis se multiplient, nos infrastructures montrent leurs limites, nos systèmes doivent apprendre à plier plutôt qu’à rompre. Et si, pour imaginer des espaces capables de résister de s’adapter, nous partions du Rhône lui-même ? De ses rythmes, de ses débordements, de ses autres habitants ?
Le Rhône genevois est loin du fleuve libre qu’évoquait Robert Hainard (1989). Ses eaux ne sont plus celles des truites mais celles des barbeaux et des silures.
La force de l’eau pourtant persiste. Là où l’espace lui est laissé ou rendu, il recommence à modeler ses propres berges : de petites îles de gravier se forment et se déplacent, des milieux alluviaux reprennent souffle, l’autonomie et la capacité d’accueil, de résilience, du vivant revient.
Jadis, le fleuve dans ses crues, déracinait les chênes énormes minés par les capricornes, laissant des mares où venaient boire les bisons, les aurochs, entre les hérons et les canards se souiller les sangliers et les ours, où le lynx venait à l’affût.
Robert Hainard, Quand le Rhône coulait libre, 1989
Le Rhône des îles
Entre le pont de Chancy-Pougny et l’embouchure du nant de Longet, le paysage bascule. Passé ce seuil, l’ouverture revient. Le fleuve se déploie, se tresse, et un souffle de dynamisme circule de nouveau dans son lit.
Au-delà de ses berges, aux limites plus fragmentées, s’étendent des paysages contrastés : forêts, zones humides issues d’anciennes gravières renaturés ou aux usages qui se reinventent, terres agricoles qui donnent identité aux villages. Plusieurs de ces espaces appartiennent au Parc Naturel Régional du Haut-Jura, dont le marais de l’Étournel.
Ici, le territoire oscille entre préservation du patrimoine rural, attention aux richesses écologiques et appartenance à un bassin de vie transfrontalier en pleine mutation. Les panoramas s’ouvrent largement : vallée du Rhône, Jura, Salève, Vuache, lignes géologiques qui accompagnent le fleuve.
Le fleuve n’est jamais à l’abri de nouveaux projets. En 2025, un crédit a été ouvert par le canton pour étudier la faisabilité d’un barrage « au fil de l’eau» au lieu-dit Sous-Conflan. Une telle infrastructure modifiera les paysages et les milieux riverains ; il faudra suivre avec soin ce qui adviendra, pour ne pas rompre les continuités écologiques, les rythmes du fleuve, les usages qui s’y sont tissés.
Puis vient le défilé de l’Écluse, gorge étroite et repère paysager du bassin genevois. Une césure mais surtout un passage pour le Rhône, bien sûr, qui s’y resserre, mais aussi pour le vivant. Les oiseaux migrateurs le repère dans leurs routes saisonnières Avec eux viennent des graines, des plantes, des espèces animales venues d’ailleurs. Comme l’eau la vie circule, se déplace, se transmet.
Au sortir de ces parois, le Rhône poursuit sa course vers la mer, rejoignant, devenant les eaux d’autres rivières, d’autres bassins versants.


